Les statistiques de la violence conjugale

" Je ne crois aux statistiques que lorsque je les ai moi-même falsifiées "  Winston Churchill

 

          Si, comme nous l’avons montré, il est difficile pour les femmes de parler des violences dont elles sont victimes, le sujet fait aujourd’hui l’objet d’une exposition médiatique importante et de nombreuses campagnes de sensibilisation, portées par des associations, des gouvernements ou des organisations internationales. Ainsi, le sujet des violences faites aux femmes fut-il déclaré « Grande cause nationale pour l’année 2010 » par le Premier Ministre français. Cette même année, le 25 novembre était choisi par les Nations Unies pour célébrer la Journée Internationale pour l'Elimination de la Violence contre les Femmes. De nombreux faits divers, y compris impliquant des célébrités, viennent régulièrement rappeler l’existence du phénomène. On se souvient par exemple de la mort de l’actrice Marie Trintignant sous les coups de son compagnon, ou les déboires conjugaux de la chanteuse Lio.

          A ces occasions, de plus en plus de statistiques et pourcentages circulent (donnés par des campagnes de prévention, des sites Internet, la police, les médias...), parmi lesquels il est souvent difficile de faire le tri : 1 femme sur 10 auraient été victime de violence conjugale au cours de l’année selon l’Enquête Nationale Droits des Femmes 1999-2000, 1 femme sur 5 aurait été victime de la violence de son compagnon au moins une fois dans sa vie selon l’Enquête Eurobaromêtre de 1999 … Quant au nombre de femmes qui meurent suite à ce type de violences, on entend parler d’une femme mourant tous les 2 jours, tous les 3 jours, tous les 4 jours …

   Deux grands types d’information sont généralement cités :

  •  Les statistiques de la délinquance, issues du recensement des plaintes et des faits délictueux donnés par la Police et la Gendarmerie, qui permettent notamment de comptabiliser les cas d'homicides conjugaux. Ces statistiques ont pendant longtemps été la seule source disponible pour quantifier les violences conjugales, alors qu'il paraît évident qu'elles sous-estiment forcément la réalité (puisque, comme nous l'avons montré précédemment, il est assez rare que les victimes de ce type de violence fassent la démarche de porter plainte).
  • Les chiffres issus d'enquêtes dites de victimation, enquêtes consistant à interviewer  des échantillions représentatifs de la population pour leur demander, dans le cadre d'un questionnaire, si elles ont été victime de différentes formes de violences au cours de l'année écoulée. Ces enquêtes nécéssitent des dispositifs coûteux (il faut travailler sur des échantillions de très grande taille), et ne sont développées en France que depuis quelques années, dans le cadre d'un partonariat entre l'Observatoire National de la Démlinquance et l'INSEE ( Institut National de la Statistique et des Etudes Economiques).  

 

2.1. LES HOMICIDES CONJUGAUX

 

          Les statistiques ne donnent pas toutes les mêmes chiffres sur les homicides conjugaux ; certaines parlent d’une femme tuée tous les 3 jours, d’autres tous les 2, 4 ou 5 jours – néanmoins tous s’accordent à dire que ce genre d’actes ce répète plusieurs fois par semaine en moyenne.

          On peut citer notamment une enquête publiée par le Ministère de la Cohésion Sociale et de la Parité en novembre 2005 sur les homicides conjugaux, qui déclare qu’une femme meurt tous les 4 jours en moyenne sous les coups de son mari. Selon cette enquête, 1 femme sur 2 subissait déjà des violences.

          Au cours de l’année 2007, selon les résultats d’une étude sur les décès au sein du couple de la Délégation aux victimes du ministère de l’Intérieur, 192 personnes sont décédées, victimes de leur partenaire ou ex-partenaire de vie. Il ressort de cette étude qu’une femme décède tous les 2,5 jours, victime de son compagnon ou ex-compagnon, et qu’un homme décède tous les 14 jours, victime de sa compagne ou ex-compagne. Selon le résumé donné par les auteurs du rapport :

  •  « Les morts violentes au sein du couple sont en augmentation de 14% par rapport à 2006, en particulier en zone de compétence gendarmerie. Les causes principales qui semblent se dessiner sont l’inactivité grandissante dans les couples et les difficultés de plus en plus prégnantes de la vieillesse »
  • « La majorité des homicides a eu lieu dans des couples dont la situation matrimoniale était établie (mariage, concubinage) et que, cependant, la séparation apparaît comme la cause la plus souvent présente dans le passage à l’acte des auteurs d’homicides au sein du couple ».
  • « Ces faits ont été perpétrés le plus fréquemment dans des couples où l’un, voire les deux partenaires, ne travaillaient pas ou plus et que les couples de plus de 70 ans sont touchés par des difficultés de vie qui mènent à des actes parfois proches de l’euthanasie ».
  • «   La répartition géographique de ces faits est très hétérogène mais aucune région n'est épargnée. Il convient de souligner que la petite et grande couronne parisienne ainsi que le Nord et le pourtour méditerranéen sont les territoires les plus durement touchés  ». 

 

 

          Une autre enquête [« Agora Vox, le média citoyen »] donne, pour 2006, un décès tous les trois jours en moyenne (137 femmes au total) ; les violences conjugales représenteraient, selon cette étude, plus du quart de l’ensemble des actes de violence. Cette affirmation semble appuyée par un autre rapport sur les violences conjugales, plus ancien, du Ministère de la Santé : sur 652 femmes victimes d’homicides entre 1990 et 1999 sur Paris et sa proche banlieue, la moitié aurait été tuée par son mari ou compagnon. Le professeur responsable de cette enquête déclare que sur ces femmes, 10% auraient été battues à mort – le reste auraient été poignardées (30 %), abattues par arme à feu (30 %) ou bien étranglées (20 %).

          Un rapport de l’Observatoire national de la délinquance fait état de 162 cas de violences mortelles contre des femmes au sein du couple au cours de l’année 2004, soit plus de 13 cas par mois. Cet Observatoire donne également des chiffres plus récents, qui permettent de voir l'évolution des décès conjugaux :

 

  Nombre de décès conjugaux recensés dans les enquêtes de l'OND

 

 

 

2006

 

 

2007

 

 

2008

 

 

2009

 

 

Total décès

 

 

168

 

 

192

 

 

184

 

 

165

 

 

Dont femmes

 

 

137

 

 

166

 

 

157

 

 

140

 

 

 

           Si l'on constate des évolutions à la hausse ou à la baisse qui, d'une année sur l'autre, peuvent paraître importante, les chiffres semblent assez stables sur une période de quatre ans. En 2009, on peut ainsi estimer qu'une femme meurt " sous les coups de son conjoint " tous les 2,6 jours ( 365 jours/140 = 2,6 ).

          Il faut toutefois interpréter ces chiffres avec prudence, dans la msesure où ces homicides peuvent recouvrir des réalités différentes. Par exemple, concernant l'augmentation constatée entre 2006 et 2007, la Délégation aux victimes précise que les violences mortelles entre conjoints affectant des couples âgés à très âgés ont nettement augmenté en 2007 par rapport à 2006 : 49 auteurs et 45 victimes de plus de 60 ans dont 20 auteurs et 11 victimes de plus de 80 ans. L'année précédente (2006), 33 auteurs et 27 victimes avaient plus de 60 ans. L'euthanasie est le mobile le plus avancé dans cette tranche d'âge.   

 

 2.2. LES PLAINTES POUR VIOLENCE CONJUGALE

 

          Les homicides constituent la forme la plus tragique et, heureusement la plus rare, des violences conjugales. Un autre indicateur des violences est celui des plaintes enregistrées par les services de Police et de Gendarmerie, auquel on peut ajouter, depuis que ce service a été mis en place, les appels au numéro 3919.

 

Les plaintes déposées

          En 2007, 47 573 faits de violences volontaires sur des femmes majeures par leurs conjoints (ou ex conjoints) ont été déclarés à la police ou à la gendarmerie, selon le Bulletin de l’Observatoire National de la Délinquance, contre 36 231 en 2004. Ces chiffres traduisent ainsi une hausse de 31,1 %, pouvant laisser supposer un accroissement des violences. Selon cet Observatoire, ils s’inscrivent d’abord dans un mouvement général d’augmentation des violences. Ainsi, depuis 2004, les violences volontaires contre les personnes auraient globalement augmenté de 28 %. Les violences conjugales représentent plus du quart de l'ensemble des violences enregistrées. Toujours selon l’Observatoire, l'augmentation des plaintes « traduit une moindre inhibition des femmes à se reconnaître victime et une meilleure sensibilisation de la police et de la justice aux violences conjugales ».

           L'Observatoire précise qu'il n'est malheureusement pas possible d'obtenir des chiffres comparables pour les années antérieures à 2004.

           Il est par ailleurs intéressant de constater que les violences volontaires sur les femmes par leurs conjoints (ou ex conjoints) représentent un quart des violences sur personnes de 15 ans et plus (25,8% en 2007).

      

           En 2009,  54927 violences non mortelles sur conjoint(e) ou ex-conjoint(e) sont dénombrées par les unités de Gendarmerie et les services de la sécurité publique (les victimes pouvant être des femmes mais aussi des hommes). Pour estimer le nombre de femmes, on peut se reporter aux chiffres de la Gendarmerie : parmi les 18567 violences non mortelles enregistrées par la Gendarmerie nationale, 3527 victimes sont des conjoints de sexe masculin majeurs (soit 19%).

 

 Les appels au 3919 ( Voir la Troisième partie )

 

          Le 3919 est un numéro d'écoute anonyme (ce n'est en aucun cas un numéro d'urgence) mis en place depuis mars 2007 à destination des femmes et géré par la Fédération Nationale Solidarité Femmes.

          En 2009, 81561 appels ont été enregistrés au 3919, soit une progression de 81% par rapport à 2008, dont 14860 concernaient des situations de violences entre conjoints. Les appels proviennent des victimes dans près de 70% des cas, et font état de 79% de violences psychologiques, 74,5% de violences physiques, 73,4% de violences verbales et 5,2% de violences sexuelles. 55% des fiches enregistrées mentionnent les enfants témoins des violences et 13% des enfants sont maltraités en même temps que la mère.

          En 2008, 18459 appels au 3919 avaient été comptabilisés, dont 11447 concernant une situation de violences entre conjoints. En 2007, année de mise en place du numéro national unique 3919, 17773 appels avaient été comptabilisés et 12731 fiches rapportant des violences dans le couple établies.

 

     Les appels au numéro 3919

  

 

2007

 

 

 

2008

 

 

 

2009

 

 

 

Total appels au 3919

 

17773

 

18459

 

81561

 

Dont violences entre conjoints

 

12731

 

11447

 

14860

 

  

 

2.3. LES CHIFFRES ISSUS DES ENQUETES DE VICTIMATION

 

           Ayant bien conscience qu’elles ne peuvent recenser qu’une partie des faits de violence, l’Observatoire National de la Délinquance a choisi de compléter les statistiques de la délinquance, par un travail d’enquête auprès de la population mené en partenariat avec l’INSEE. C’est ainsi que sont réalisées depuis 2005 ces enquêtes, appelées « enquêtes de victimation ». Pour pouvoir rendre compte avec exactitude de phénomènes parfois marginaux, elles consistent pour l’INSEE à interviewer des échantillons de grande taille (16 500 personnes de 15 à 75 ans en 2010), à partir desquels les données sont extrapolées à l’ensemble de la population française (par exemple pour quantifier le nombre de victimes de chacune des formes de violences) ;

          Elles permettent à L’OND de produire chaque année un rapport complet sur la criminalité en France   , où sont notamment comparées les plaintes déposées et les déclarations des personnes interviewées par l’enquête.      

          Parmi les résultats de la dernière enquête publiée en novembre 2010 (donnant les résultats pour l’année 2009), il apparaît par exemple que, toutes formes de violences physiques confondues et quel que soit le sexe des victimes, le taux de plainte est de 26 % (= 26 % des violences donnent lieu à une plainte). Et ce taux passe à 7 % pour les violences survenues dans le ménage. Rapportées aux personnes (et aux faits), ce serait environ 20 % des femmes victimes d’au moins un acte de violence conjugale qui porteraient plainte. D’après un des responsables de cette étude « elles le font, dans leur majorité, après une séparation. L'un des terreaux de la violence est en effet le divorce qui dégénère souvent en guerre physique ». Celles qui vivent encore avec leur agresseur déposent dont beaucoup moins de plaintes et, lorsqu’elles le font, il arrive souvent qu’elles les retirent ensuite.

 

          Au cours de l’année 2009, l'enquête établit que 305 000 femmes de 18 à 75 ans ont été victimes de violences physiques ou sexuelles dans leur ménage. Rapporté à l’ensemble de la population des femmes de 18 à 75 ans, ce chiffre représente une proportion de 1,4 % : on est donc loin des ordres de grandeur donnés précédemment (1 femme sur 10, d’après le résultat de l’Enquête Nationale Droits des Femmes 1999-2000, mais qui peut-être incluaient les violences psychologiques, verbales…).

            Par ailleurs, rapporté au nombre total de femmes ayant été victimes de violences physiques ou sexuelles en 2009, qui est de plus de 650 000, les femmes victimes au sein du ménage n’en représentent que la moitié (l’autre moitié étant représentée par des femmes ayant subi des violences en dehors du ménage). 

  Le taux de femmes déclarant avoir été victimes de violences physiques ou sexuelles au sein de leur ménage, qui était de 1,3% en 2007 (ce qui représentait alors la moitié du total des femmes victimes) s’est accru de 0,1 point en deux ans : c’est une hausse peu significative par rapport à celle des victimes hors ménage, qui s’accroît de 0,4 points entre 2007 et 2009.



          Cette enquête précise également que « le niveau estimé du taux de plainte des violences sexuelles ou des violences intra-ménage signifie que plus de 90% des victimes de ces atteintes seraient totalement méconnues en l’absence d’une enquête de victimation » : ce qui signifie que la plupart des victimes de violences intra-ménages n’ont jamais évoqué avec personne les actes de violence qu’elles décrivent en réponse à cette enquête. Cela souligne le fait que ces violences au sein du ménage et du couple sont très mal estimées, car très peu dénoncées par leurs victimes.

          

 

2.4. QUI EST VICTIME ?

  

  

          La violence conjugale est un phénomène qui touche tout le monde : toutes les couches de la société sont concernées, dans toutes les régions.

          Cependant, on peut malgré tout relever des différences qui, si elles ne sont pas très significatives, existent néanmoins.

          Une étude de l’INSEE de 2007 montre que, sur les femmes victimes de violences physiques au sein du ménage en 2005 et 2006 selon leur niveau de diplôme, la plus forte proportion est celle des femmes ne possédant qu’un CEP ou aucun diplôme (5,3 %), ce qui équivaudrait à trois fois la proportion des victimes plus diplômées. Cette enquête précise que les auteurs (masculins) d’agressions au sein du ménage ont le plus souvent au moins 45 ans, sont faiblement diplômés, plutôt chômeurs ou retraités.

          De même une étude, menée par la Délégation aux victimes du Ministère de l'Intérieur et rendue public en 2008 par le Secrétariat d'Etat à la solidarité, indique que les homicides conjugaux ont été perpétrés le plus fréquemment dans des couples où l'un voire les deux partenaires ne travaillent pas ou plus.

          Un dossier de presse du Ministère délégué à la santé et à la cohésion sociale donne le tableau suivant :

 

Catégories socioprofessionnelles

 

Victime

Auteur

Sans profession

47%

 

 

40%

 

 

Ouvrier

3%

 

 

11%

 

 

Employé

25%

 

 

20%

 

 

Agriculteur

1%

 

 

1%

 

 

Artisan, commerçant, chef d’entreprise

7%

 

 

8%

 

 

Profession intermédiaire

2%

 

 

2%

 

 

Cadre et profession intellectuelle supérieurs

4%

 

 

4%

 

 

Retraité

9%

 

 

12%

 

 

Etudiant

2%

 

 

2%

 

 

 

          Aussi, si toutes les catégories socioprofessionnelles sont touchées, les couples dont au moins un des membres est sans profession sont les plus concernés.

 

 

En résumé :


 

          Les violences conjugales recouvrent des formes de menaces très diverses, allant des violences verbales ou psychologiques jusqu’au meurtre.

          Ces violences ont toujours existé et font depuis quelques années l’objet de mesures de plus en plus précises, au travers de différentes sources d’enquêtes : les statistiques de la délinquance relevées par les forces de Police, les enquêtes de victimation et le recensement des appels au 3919. Certains de ces indicateurs sont toutefois trop récents pour que l’on puisse statuer sur l’évolution des violences en s’intéressant à une longue période.

          Les enquêtes de victimation conduites par l’INSEE montrent que la proportion de femmes ayant subi au cours de l’année des violences physiques au sein du ménage est de 1,4 % en 2009, qui n’augmente par rapport à l’année 2007. Ce chiffre est tout de même moins alarmant que les pourcentages de victimes donnés sur certains sites Internet ou à l’occasion de campagnes de sensibilisation.

          Rien n’indique cependant que les violences conjugales envers les femmes seraient en baisse et, si l’on s’en tient aux plaintes déposées, il semblerait qu’elles aient progressé depuis 2004. Si cette progression est sans doute liée à l’augmentation du taux de plainte et à une meilleure sensibilisation des policiers et de la justice à ces questions, on constate que la très grande majorité de ces violences ne sont pas dénoncées au moment où elles sont subies par leurs victimes.

 

 

 

 



 

         

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